mardi 2 février 2021

10.

 Il me semble, lecteur, t’entendre me reprocher que je me restreins de trop, qu’il me faudrait émigrer parfois vers d’autres aventures que les miennes où l’on trouve certainement aussi de tout un peu. Devrais-je donc cesser de me montrer peu ou prou à découvert, finir d’ouvrir quelques-unes de mes malles ? Je ne quitterai pas la route de « l’ego-récit », noble catégorie, mais je t’entends, lecteur ! Je vais combler sur le champ ta doléance. Ainsi, je dépose entre nous cette petite histoire qui n’en finira pas là :
 

Je m’appelle Antoine, parfois Toine, parfois Toinou, dans la famille et dans le canton. Dans la nuit, sans prévenir, le vent avait chargé le Massif central au sabre. Consécutivement, dans la cendre de l’aube, le ciel tenait entre ses doigts un mikado colossal et instable. La lumière du jour rendait flagrante la formidable secousse. On découvrait sur des territoires entiers un enchevêtrement extravagant d’arbres amputés, une anarchie de fagots démesurés. Sur chaque fracture, dans les interstices des fibres éclatées, coagulait, tout de nuances caramel, les miels de résine… Beaucoup d’arbres avaient été arrachés, chacun maintenant remplacé par la calamité d’un trou. Les mottes soulevées exposaient leurs dessous grumeleux. La suie du terreau noir épandu par les volcans caillait dans le grouillement filandreux des racines. Tout le paysage grimaçait. L’hypothèse d’une vengeance des Dieux circulait dans les populations, depuis le Pariou jusqu’à Mazayes.

La veille, les paysans avaient poussé, mi-soupçonneux, les portes d’étable. Les lampes avaient tardé à s’éteindre à cause des vaches ! Entre chien et loup, sous la montée d’épaisseur de silence, elles avaient interrompu brusquement leur mâchonnement au-dessus des mangeoires. Le roulis familier manqua aux ampoules blafardes. Un subtil désarroi s’était aussi glissé dans le cerveau des hommes. Comme les autres, le Pépé de Jassy s’était couché l’esprit un peu entortillé. Il m’en avait fait le récit lorsque j’étais monté le lendemain jusqu’à ma Voie lactée, ces estives pelées où je m'étais forgé, qui m’emportaient adolescent jusqu’à La Godivelle, au frais du frais, sur les berges des deux lacs de cratère, ou sur la motte de Brion surplombant les cabanes du foirail millénaire. Je n’avais pas pu prendre de nouvelles par le téléphone. Sectionné. Le bulletin radio m’avait rendu soucieux et provoqué ma venue.
« Parle-z’en pas !, les vaches ont du chou ! » Il fallait en déduire qu’elles interceptent les ondes de l’Univers ! Tout à la fois abattu et excité, le Pépé me rapportait qu’il n’avait pas compris sur le coup. Le désordre inhabituel de la veille dans l’étable s’éclairait maintenant dans sa tête : un pacte avait été signé entre Charmante, Coquette, Rousselle, Mignonne et Banou pour prévenir de l’arrivée du titan. Ces cinq-là, qui lui restaient depuis l’année passée, avaient à l’unisson épargné leur lait au moment de la traite. Dans la torpeur des tétines et comme pour amplifier le silence, elles s’étaient mises à frapper le sol l’une après l’autre, comme les violonistes règlent leurs cordes avant le concert. Puis, pas mécontent de rapporter une autre extravagance, le Pépé avait grimpé d’un cran dans l’éloquence. A l’écouter, Charmante et ses compagnes s’étaient mises à claquer en chœur du sabot contre les dalles glissantes, grasses d’absorber le jus de pisse et de paille mêlés. « Si t’avais vu la polka ! »…
Jassy…C’est parmi ses pierres, ses prés et son ruisseau transparent que je m’étais initié à la rêverie et à la lecture. Je m’adonnais à celles-ci sous le petit poirier dont j’aimais regarder les feuilles lorsqu’elles frémissaient aux doigts des branches. Pour échapper aux rayons du soleil quand ils éblouissaient les pages, je tournais autour de l’arbre en restant appuyé contre le tronc. J’aimais poser les fesses à l’endroit où la pelouse soulevée par les racines se décoiffe de son herbe. Elle perd alors son lissé dru. J’aimais observer ce trait des prairies d’une Haute Auvergne qui paraît ainsi gélive même par beau temps. J’avais pris très tôt conscience qu’en dehors du ciel, l’herbe influençait tout. J’avais même tenté d’en restituer les formes sur une feuille de papier Canson après avoir reçu un jour de mai, pour mes onze ans, une boîte à colorier. Mais on ne peut pas dessiner un pré, ni même une haie, sauf, peut-être, quand le mouton accroche un peu de sa laine ou lorsque s’établit au printemps le premier pinson. J’étais et je reste à jamais de cette pampa ondulée, de cet oubli du monde, dont nous descendions régulièrement en fin de semaine pour rejoindre Issoire et sa plaine. Aux premiers feux de l’adolescence, on me laissa me rendre seul au cinéma. Le velours rouge des fauteuils feutrait sous les cuisses comme la peau de pêche. Anthony Quinn en Zorba dépassait tous les autres acteurs.
Le Pépé ? Du rêche sous le coutil et du noyau dans l’âme ! Je sus plus tard qu’il traînait en dedans un paquet d’ombres. Je me garderai bien de révéler ce secret. De son vivant, je ne sus rien de la lessive qui tournait dans ses tambours. Il mettait en marche un rire creux pour détourner ses colères. Ses journées, longues comme des semaines, étaient placées sous la dictature des bêtes. Il se mouvait constamment, mais en se hâtant lentement. L’économie de son corps ne semblait rien confier au hasard, ni dans l’allure ni dans l’accomplissement des gestes. J’avais relevé un jour cette phrase dans Le journal de Jules Renard : « Le paysan, un tronc d’arbre qui se déplace ». Elle convenait à Pépé.
Au lendemain du désastre, dans les heures rendues à la paix, à la normalité des vaches mais non des humains, le souvenir de Sylvette, ma grand-mère, se mit à sourdre. Elle dressait le cou comme une plomberie orgueilleuse et elle avait le teint jauni comme le mastic aux carreaux des petites fenêtres. On ne l’entendait jamais dire « Je vieillis ». Pourtant ses traits en témoignaient. On aimait sa gaieté qui rehaussait magnifiquement ses yeux. Lorsqu’on l’avait portée en terre au bout de son usure, j’avais jeté dans la fosse une frottée de lichen détachée de la pierre où elle s’asseyait souvent, vers le fayard trapu. Je me sentais une dette envers cette grand-mère qui gardait le feu à côté du maître de la ferme, mon Pépé de tous les braves diables, qui depuis un bon moment maintenant ne me lâchait pas le bras en regardant vers les rectangles de forêts, et dont la voix s’estompait en moi à la pensée de ma grand-mère si singulière. Elle réapparut alors que, le Pépé et moi, nous venions de dépasser le plus pataud des quatre bâtiments de la ferme. C’était la grange principale où rouillaient deux tracteurs. On pouvait croire que celle-ci s’enfonçait chaque jour un peu plus dans la terre, tellement la charpente et le toit s’appuyaient lourdement sur les murs montés courts.

Sylvette… Elle m’avait transmis sa passion insolite pour le vent. Si elle avait assisté à la tempête, elle m’aurait exposé quelque morceau de science amené les dimanches par Sylvère, un cousin de Clermont, chercheur au Laboratoire de Physique du Globe. Qu’on pût faire métier d’étudier les nuages dans un avion au-dessus des domes la fascinait. Moi aussi. Un événement précis l’avait marquée puissamment : l’installation par le cousin et ses collègues d’une station de chimie hétérogène sous l’antenne du puy de Dôme. « Chimie hétérogène… ». Dans l’esprit de Sylvette, Sylvère venait d’atteindre un sommet. Elle raffolait de son statut de grand-mère. Elle ébruitait des images tout en tricotant, afin de modeler mon imagination. Dans sa bouche, le vent peignait les plateaux, il ondoyait dans les gorges comme une écharpe, il câlinait l’eau des lacs. Si on lui avait accordé mille noms à travers le monde, c’était parce qu’il était mille visages sur la terre : alizé, aquilon, autan, bise, blizzard, borée, brise, burle, fœhn, galerne, harmattan, khamsin, mistral, piterak, simoun, sirocco, tramontane, pampero, etcetera. Elle susurrait que le vent est joueur, libertaire, qu’il vient quand il veut, qu’il choisit son allure et sa force… « Tu sais, mon Toine, c’est comme s’il y avait en lui quelqu’un prêt à nous répondre ! ». Devant une assiette de mûres, elle me révéla que chez les lointains Yakoutes on ne siffle pas dans les montagnes afin de laisser en paix les vents qui sommeillent.
Mon épaule touchait maintenant celle du Pépé. Il s’était rapproché. Il ne me lâchait pas. La peine infligée aux toitures s’enfonçait en lui. Le chagrin se recroquevillait dans la raideur des muscles. Nous entrâmes dans l’étable. Les vaches esquissèrent un mouvement. Une pénombre apaisée tissait une atmosphère rare. Un seau abandonné captait la lumière. Elle venait du dehors par l’un des fenestrons. C’était un hachuré d’obliques. Les lignes claires perçaient de biais le brouillard pressuré de l’haleine des bêtes. Le Pépé s’était approché d’elles. Il avait essuyé, sans rien dire, la pellicule luisante qui réfléchissait sur les pelages. Cette nuit, en s’éloignant, l’ouragan avait souhaité, peut-être, consoler les bêtes avec le dépôt d’une rosée avant de balayer la forêt voisine…

vendredi 15 janvier 2021

9.

Nous avancions par une nuit orgueilleuse vers la gare, accompagnés bien sûr des parents. En cette soirée de juillet 1956, mon frère et moi étions encore traités comme des petits garçons. Dans la courte côte, sous la rotonde de la lune, papa avait pris la main de mon frère, maman s’était saisie de la mienne, à moins que ce fût l’inverse. La taulière dépositaire de mes souvenirs rapporte qu’un climat de raideur transie régnait. L’escarpement n’en était pas la cause.
Un aboiement zébra le silence. Il déclencha quelques récitatifs de collègues canins, puis la nuit replongea dans l’anonymat. Comme j’expérimente facilement le vécu avec la peinture, plus tard, je ne pus m’empêcher d’établir un rapport avec Chien aboyant

à la lune de Miró. Le chiot, l’échelle, la truffe interrogative tournée vers le croissant de lune, étaient en conformité avec l’environnement et l’élévation en cours, avec mes spéculations de môme au sujet de ce qui pourrait advenir une fois le raidillon gravi, quand le pied de la passerelle enjambant le lacis des voies ferrées serait dépassé.
Un panaché d’énigmes entourait la figure des trois passagers que nous montions chercher au fameux train de minuit pile. Le père et la mère effleuraient leurs propres silences ; l’intuition des enfants les tenait éveillés à une heure où, d’ordinaire, ils dormaient. Ils avaient noté les signes avant-coureurs de la tension palpable, en se soumettant aux préparatifs, habillement, coiffure, habituellement appliqués pour les visites médicales chez le docteur Sicre ou pour les rendez-vous dominicaux de l’Ateneo, animés par les époux Aguayo, à la Maison du Peuple. Un cocktail joyeux, fandangos et jotas, sévillanes sans doute, adoucissait les carences affectives de l’exil d’une quarantaine de personnes, Castillans, Andalous, Catalans, Galiciens, Murciens,… Cette enclave, ignorée de la population locale, occupait une  grande pièce au dernier étage du bâtiment sud de l’ancien Collège des Doctrinaires, au coeur de Brive. La calade de galets de la cour carrée « amusait » les chevilles.
C’est avec la stupéfaction de l’enfance que je regardais les gens danser. Les plaintes du plancher éberluaient mes six, sept ans. Gamin contemplateur, je fixais les éclaboussures de poussière dans le scintillement des diagonales de soleil traversant les carreaux. Comme si j’avais été pressé de décrypter le genre humain, je cherchais à démêler le sens et les intrigues des saynettes jouées sur la scène. Le mot « amor » ou l’un de ses succédanés fusait toutes les six minutes. Grâce aux chants de maman devant sa machine à coudre, je savais déjà ce qu’était une opérette, qui étaient Carmen Sevilla et Luis Mariano. Les mouvement des robes et la multiplication tout feu tout flamme des prunelles noires sur les visages des Castillanes anguleuses catéchisaient les délectations sensuelles. Je constatais que les dames étaient plus toniques que les messieurs. Ces derniers étaient comprimés par les années de leurs deux guerres, et, pour certains, de déportation. Je ne m’approchais pas de leurs plaisanteries incompréhensibles. Ainsi, tous nos adultes avaient du temps de bonheur à rattraper, et nous toute liberté de nous faufiler entre les pantalons et les robes en train de tourner. En quittant le bastringue perlé de music-hall, je listais les nouveaux mots volés autour de la compagnie des verres de sangria et des canettes de Pschitt orange.
L’oncle Josep, le seul frère de ma mère, son épouse Maria et leur fille Maria Dolors étaient encore assis dans leur compartiment du Portbou-Paris-Gare d’Austerlitz. Le convoi avait quitté Cahors depuis plus d’une heure. Nous avions de l’avance. Mon frère er moi nous connaissions les noms et les prénoms de nos visiteurs, mais nous n’avions qu’une idée vague de leur physionomie. Le pouvoir de l’imagination, la course du temps, rendaient légendaires les personnages de l’Autre Rive. Dans mes rêves, je leur disais « bonjour » et « au revoir ». Mes camarades de classe alignaient oncles, tantes, grand’mères, grand-pères, cousins, cousines, tandis que moi, bernique côté saga familiale dans le quotidien ! J’étais envieux d’un petit Paul à qui un oncle moustachu inculquait des rudiments de pêche sur les berges de la Corrèze, sous le pont du Bouys.
Le mot « frontière » éperonnait un sentiment de menace : notre mère l’avait franchie clandestinement en 1946 pour rejoindre notre père rentré des camps sans espoir de retour en Espagne. Elle confessa devant des amis sa terreur de la Guardia des Frontières. J’étais présent. L’absorption enfantine est considérable. Je retins cette frayeur qui rendait explicable une partie de ses inquiétudes quand j’y réfléchirais bien plus tard.
Marqué à l’emplacement de l’expéditeur au dos des enveloppes en papier grossier qui arrivaient, le mot « España » nourissait des petites histoires au moment du sommeil. Dans les moins douces, Guignol tapait sur un Guardia civil au lieu du traditionnel Gendarme. Un jour, « Tarragona » dépassa « España » dans la symbolique. Une carte postale dédiée aux monuments puissants de la Tarraco romaine m’avait frappé au point de former un attrait pour les ruines : Empúries, Ullastret, Bibracte, les châteaux cathares, … Le plus fort des envois de Correos s’ouvrit sur un empilement de « Maginets », les petits feuilletés traditionnels en forme d’éventail. L’âme de papa s’agenouilla devant l’autel de la pâtisserie tarragonnaise, il avait la vitrine dans les yeux, là, à droite dans la descente de la cathédrale. À ses lèvres, un comble de fines brisures humides s’étaient déposées.
Ainsi, nous avions quitté la rue Montaigne, traversé l’avenue de Toulouse, laissé de côté le pont porteur des voies ferrées vers le Sud d’où nos « inconnus » provenaient. Récemment, son arc de pierres avait été frôlé par les baches des camions transportant les soldats pour l’Algérie. Les convois les attendaient à la gare de marchandises, derrière celle des voyageurs. Penchée à la fenêtre donnant sur l’avenue, maman s’était lamentée sur le sort des jeunes gens. Elle nous avait serré contre elle ; de cela, je me souviens parfaitement, car de sa hanche s’était échappée une électricité insolite.
Après cent mètres de plat, la rue Montcalm se mue en coursive montante de terre et d’herbe. Elle servait de raccourci aux piétons pour rejoindre le quartier de la gare. Au milieu du tortillon pentu et bossué longeant les jardins, le parfum d’un figuier sortait ce soir-là de la chair d’un mur. Sa charge magnétique dérégla ma propre tension. Je m’écartai vers les fourrés de balsamine, objets de l’un de mes passe-temps favoris dans la cour de la rue Montaigne. Dans l’obscurité absorbant le vert vitreux des tiges cassantes, mes mains allaient aux fruits grêles ; à peine frôlés, ils éclataient ; les graines des capsules oblongues explosaient ; la grenaille infinitésimale picorait les doigts ; j’en frémissais. Vinga, nen, espavila ! (Allez petit, dépêche-toi !) Rien d’autre qui fasse parole ne fut prononcé jusqu’à l’apparition de la grosse horloge de la gare. Les aiguilles s’assembleraient bientôt. Minuit sonnerait aux cloches de Saint-Martin. Tout allait prendre enfin corps sur le quai 1, derrière le portillon du poinçonneur des ticket d’accès…
Les deux gros yeux de la BB 9004 ont perforé l’obscurité à cinq cents mètres. Maintenant, la machine a dépassé notre pont de pierres. Le père et la mère sont à vif, en sursis. Le père et les enfants dans son dos se penchent. La mère est figée. Le convoi a bien bifurqué vers la voie du quai 1. Le père serre trop fort la main de l’un des garçonnets. Ouille ! — Oh pardon ! Le quai est solitude. Le quatuor est désormais quatre fois un. Le retour du temps fige la mère comme le père, chacun dans son émoi. Les garçonnets sont polarisés par les deux gros yeux du convoi, ils n’ont pas de tiroirs qui se rouvrent mais bientôt un mystère à embrasser. Le train s’arrête en longues plaintes acides aspirées par la haute marquise de verre. Une seule portière s’ouvre à vingt mètres. Apparaissent un homme rondelet et trapu, une femme aux petits soins pour une fillette de quatre ans à robe blanche. À une valise entourée d’une ficelle, un ballon rouge est accroché. La tourmente s’abat en cercle. Ils sont deux à courir droit devant eux ; le poinçonneur a quitté sa guérite en entendant le cri. Les ondes se répandent. La mère n’est plus mère, mais soeur agrippée au frère. Les deux tressaillent dans la brutalité des chairs.

À douze années de là, par une journée de la mi-août 1946, si des étoiles étaient apparues pour lui annoncer son destin, elle aurait eu du mal à croire que la traversée jusqu’à celui à qui elle avait juré « C’est toi qui es ma vie », se jouerait à coup sûr des périls de la clandestinité. Elle avait quitté parents et frère avec les précautions d’usage sous la dictature. Personne d’autre dans le village ne savait. Elle avait craint qu’on ne lui posât, sur le chemin de la gare, la question : « Où vas-tu donc ? » Les bagages avaient déjà pris le chemin de Sant Julià de Loria, en Andorre, dans le camion de la messagerie de Blanes. Fallait-il avoir confiance en l'homme au bout du chemin après huit années de séparation !


vendredi 8 janvier 2021

8.

Nous nous trouvions à Saurier, sur le pont moyenâgeux à cheval sur la Couze Pavin. Tout au long de sa course, la rivière enchaîne les saute-moutons. Les reflets étincelants s’en trouvent attisés. À certaine époque, j’y avais pêché deux truites fario au lancer. Ce passe-temps fut de courte durée, toutefois intense. Mon esprit se plaisait à se retrouver loin de lui-même. Il y était aidé par la nature effervescente, sous les berges berceuses livrées à la force du papillon. Ce mode de pêche me permettrait de goûter au Bès, en terre d’Aubrac. La géographie y est lente. Cependant, à la frontière de la Lozère et du Cantal… La flânerie délayée sur le plateau languide se trouve interrompue soudain par une inversion brusque. La rivière se métamorphose en torrent. J’aurais dû me tuer une fois dans cette zone, à l’aval de La Chaldette, à force de sauts de cabri en tenue néoprène, de rocher en rocher au-dessus des gerbes d’eau tumultueuses. N’ayant pas tortillé de l’oeil en chutant, je pus poursuivre mon avancée jusqu’à la gorge, et enrichir plus tard mes « lectures » sur les variations de l’eau : le gros volume de la Loire, les remous heurtés du Haut-Allier, les somnolences de la Sourdoire et du Canal de Briare, d’autres encore. Bien que ses goûts ne coincidassent pas avec les miens, — il affectionnait le sur-place, moi le crapahut —, un moniteur de pêche « au mort manié », une technique particulière, m’invita à « sentir » l’impact de la luminosité sur l’humeur des poissons des lacs profonds. Durant ces quelques heures de journalisme assis (au motif d’un reportage) dans une barque immobile sur l’eau inerte et noire de la retenue du barrage de Saint-Étienne-Cantalès, je jetai de temps à autre un coup d’oeil vers la mélancolie embrumée des berges blêmes tout en soupirant dans le dedans « Terre ! Terre ! ». Je cachai mon peu d’emballement.

J’eus un seul maître ès halieutique : Jean, mon voisin à Saint-Maurice-ès-allier, village adossé de tout son grès blond au puy du Saint-Romain. Cet homme était, est, une perle ! De vingt-trois ans mon aîné, ouvrier-paysan, maire du bourg, peu porté sur les cocardes mais ancré de pied en cap dans le bien commun, il montrait une égalité d’âme qui délassait. Je la lui enviais parfois. Pour proportionner son âme dès potron-minet, il pratiquait un rituel lui tenant lieu d’amorce. Assis à une petite table dans la pièce éclairée et voisine du cuvage, accompagné par le ron-ron de la chaudière, Jean notait sur la première ligne d’un agenda, sous la date et le saint compétent, les degrés Celtius du thermomètre extérieur et la prévision du baromètre ainsi vérifiable le lendemain. Une fois le volume refermé, une fois le stylo à bille posé sur la couverture noire, il s’attardait le temps que la lumière descende sur le village ; puis, il s’installait dans une 2 cv bleue connue de tout le canton. Il montait jusqu’au Couget, à mi-hauteur du puy. Il garait la voiture devant la cabane aux planches grisées par leur exposition plein vent aux orages ruisselants et aux soleils ardents. Par une astuce des lèvres du toit, l’eau du ciel remplissait deux citernes. Aujourd’hui, la cabane a pris mal, mais au loin, les courbes des volcans continuent d’assommer l’espoir de trouver ailleurs paysage plus réconfortant. Jadis, une splendide rose rouge digne de Ronsard poussait dans la  pente modérée la quinzaine de rangs de ceps qui tapissent encore l’adret. La glissade cesse à deux cents mètres. Dans la foulée, les six cerisiers encore vivants m’octroyaient, en juin, la frénésie de la cueillette à l’arbre. 

Nous fûmes, comme je le laissais entendre auparavant, pêcheurs sous la canopée des astres, lui le maître serein, moi l’élève-compagnon oublieux des jours bousculés de Paname. Nous embarquions d’abord le matériel dans la décapotable, puis le pain, le saucisson, le Saint-Nectaire, le rouge ou le rosé tiré au fût dans la cave profonde de Jean, enfin l’eau légèrement pétillante de Sainte-Marguerite passée de source à bouteille dans le bas de la commune, où l’Allier recrée des chevelures argentées au déclenchement de nouveaux rapides en direction de la Limagne. Nous quittions le village à notre fantaisie. Ma préférence se portait sur l’aube indécise autour des maisons figées, quand le chant d’un coq ricoche sur les portes fermées. Sur la route sinueuse de Champeix, nous allions lentement. N’importe quelle flèche nous aurait rattrapés ! Filmés de dos, nous aurions joué deux personnages découpés dans un évanouissement du paysage. Nos intentions eussent été trahies par le dépassement des cannes, un bon mètre au-dessus de nos têtes. Une sainte bonne humeur se réfléchissait dans les miroirs. Je ne lui dévoilais jamais le résultat de mes méditations solitaires sur le banc sommaire de la cabane du Couget où je raffolais de lire au soleil en jetant de brefs coups d’oeil aux peupliers oscillants dans le val de Laps, à l’Est. Je réglais mes horloges sur des heures d’îlien et, sous la nef dégagée, j’usais d’un frais bonheur sans besoin d’escorte.

Autant avec Yvette, son épouse qui avait manifesté publiquement être ma « deuxième maman », nous allions à confidences, autant avec Jean nous demeurions concentrés sur des objectifs contemplés. Ce jour-là, fameux et souvent évoqué dans des rires, la visée était purement halieutique. Nous étions facilement repérables et, avouons-le, uniques, comme cela nous fut révélé par des gamins en cette après-midi de juillet…
La Z3 entra dans Authezat, carrosserie grise, intérieur vermillon. Des gamins de quinze ans, tenus en haleine par des entrechats footballistiques, repérèrent la voiture. Ils immobilisèrent le ballon. Quand elle parvint à leur hauteur, un galapiat à la langue affûtée ramena à un sort fendant les deux décapotés au crâne affublé d’une casquette trappeur : « Alors, les barbots ? » Le soir, Jean, encore déconcerté, rapporta à Yvette le fait du jour : « Tu te rends compte ? Attendre soixante-dix ans pour me faire traiter de barbot ! » Tous ces jours, j’ai hésité à l’appeler. Songer à l’établissement où il réside désormais me laisse étreint par une tristesse désolée. Cesser d’être visible aux yeux des pentes du Couget, quels affres, non ? J’ai réussi à sauter l’ombre de l’indécision. La voix de Jean est claire, très claire, et même enjouée. J’en suis si heureux que je demeure silencieux deux ou trois secondes, puis : « Je constate que vous allez bien, Jean ! » — « Vous savez, j’ai 97 ans ! » Mes fins de semaine en face de chez Yvette et Jean, à deux sons de fontaine, englobaient la confiance, des pauses gaufres sucrées ainsi qu’une remise à niveau où ne comptait pas pour peu la désintoxication des quelques cerveaux en trompe-l’oeil croisés parfois dans la capitale. Le couple auvergnat ne se séparait pas aussi vite qu’eux du monde de la veille. Je tins d’une jacobiniste ensorcelée : « Vous vous rendez à Clermont-Ferrand ? Comment faîtes-vous ? Il y a un aéroport ? » Je tins d’un recteur d’académie un lapsus mondain à pouffer : « Vous passez vos week-ends à Saint-Moritz ? Aaaaaah ! Comme vous devez vous y sentir bien ! » Saint-Maurice, Saint-Moritz, après tout…
Mais bien avant Jean, j’avais appris comment « lire » une rivière. J’aimerais escorter jusqu’à Gil Zok les personnes engluées dans l’idée que le sport est l’avenir du con. Porté par l’intelligence de la nature, de la glisse, de l’équilibre et du faufilement parmi les roches traîtres, ce champion de descente de rivière en canoë semblait, à l’abri de notre conversation en tête-à-tête, naviguer par les canaux les plus minutieux de son adolescence sur les bords du Rhône, où il campait pour étudier les caprices du courant et pour écouter, dans le silence nocturne, les variations de l’écoulement qui influençaient tant sa pratique sportive. S’il l’eût entendu, le philosophe Gaston Bachelard eût soufflé à son oreille : « Ainsi le désir se condense, se précise, s’intériorise. Il n’est plus une simple joie des yeux. » Cette affaire de « lecture » par les yeux et par les oreilles de Gil Zok avait pris aussitôt de l’importance dans mon esprit. Elle m’avait mis en contact immédiat avec L’eau et les rêves du même Bachelard, dont la barbe blanche et la traversée de la place Maubert avaient médusé mes vingt ans. Je recopiais des passages entiers du livre. Ainsi : « Elle se prend à aimer le bouillonnement de la vase travaillée par les bulles. » Elle, l’imagination de Bachelard ; la vase, soeur de celle de la mare de la ferme d’à-côté, au Pescher, dans ma Corrèze, troublée par le saut des grenouilles… Puis, j’avais parcouru Les eaux étroites de Gracq, que je relirais tant, ne serait-ce que pour : (…) flot insidieusement violent qui râpe et ratisse les grèves de la Loire, et renverse par les épaules comme un chien joueur le nageur qui cherche à reprendre pied (…) » À Barcelone, dans le bureau de Jaume Vallcorba, l’éditeur de Quaderns Crema, je recevrais la traduction en catalan du livre de Monsieur Louis Poirier, le vrai nom de Gracq, Les aigües estretes, comme un bienfait. Je partirais aussitôt en quête de la phrase dans ma deuxième langue maternelle.  Toute source est une flaque d’enfant remontée du secret de la terre. Révélées seulement par des lectures, celles de la Seine et de la Loire sont enveloppées chez moi dans une mystique ; comme celle du Pô (fleuve prodigue de nos leçons scolaires sur l’Italie), fille du Mont Viso que nous apercevions, flambant dans le ciel bleu, depuis le refuge Agnel sur le Tour du Queyras.

En revanche, réelle à mon regard est celle de la Garonne, le fleuve de Nougaro… Moi ma mer Egée / C’est ce fleuve lisse / Dont je suis l’Ulysse / Sans exagérer… Je connaissais son abondance occitane à hauteur du Bazacle à Toulouse, mais point son berceau derrière la frontière avec l’Espagne. Après avoir sillonné le Vall de Boí et ses neuf églises splendides dans les Pyrénées catalanes, je m’étais séparé dans le Val d’Aran d’Henry Dougier, ami et éditeur d’Autrement. J’avais gravi aussitôt les pentes à la recherche de la fente matrice (« L’uelh dera Garona » en aranais, « l’oeil de la Garonne ») dans le sol du Pla de Beret. Elle me reçut sous les frémissements de ventelet cru propres aux grandes hauteurs. Soit par paresse soit par respect pour l’indépassable, je laissais le soin à Colette (dans Sido) de donner à contempler la cuvette où glougloutaient les timides résurgences : « L'autre source, presque invisible, froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. » Je me mis, sans égard pour les chaussures, pour les chaussettes, pour les pieds, à « gauiller » de plaisir comme dans les prés de mon enfance à Chèvrecujols, sur les hauteurs de Brive ; « gauiller », ce verbe de chez nous qui inoculait dans le vocabulaire les floc floc dans les herbes spongieuses, sur les rives des rigoles enfouies dans la terre, mais démasquées par les touffes basses des roseaux accompagnant les lignes serpentines.
Avant de me retirer, je risque de surprendre. J’atteste sur l’honneur et avec la foi d’un Sancho Panza sur son baudet, que je fus prosaïquement élu pour quatre années vice-président de la fédération française de canoë-kayak, un dimanche de 1988, en assemblée générale, dans l’amphithéâtre de l’Institut national des sports à Vincennes. Cette incongruité apparente a-t-elle à voir avec tout ce qui précède ? J’abordai un monde de garçons et de filles sans la langue cousue, la vitalité au corps, l’âme bien pendue à ce que l’eau a de désirable dans tous ses purs états.

mercredi 30 décembre 2020

7.

Je n’y avais pas été obligé : ni par décret, ni par assignation à une truffade fortifiante entre copains du Sancy. Je me trouvais en Auvergne simplement pour le classique tournant émotionnel des fêtes. Le Père Noël avait laissé un pull-over dans mes sabots. Il avait lu, et bien lu, Alexandre Vialatte : « Munissez-vous toujours de lainages lorsque vous allez en Auvergne. Tout y est aigrelet : le fond de l'air, le fromage, le vin, le son de la vielle. »
Mon appartement surplombe le cimetière de Chamalières. L’illusion d’un Noël blanc s’était emparé de lui ce matin-là. Les tombes étaient cousues d’une gaze de neige du plus bel effet sur le gris-noir du basalte. Je n’ai pas choisi ce parage pour regarder la mort en face. Comme on ne construit pas des sépultures de dix étages, j’ai voulu simplement m’assurer d’une liberté de vue permanente sur la ligne du piémont au galbe séraphique. Il précède, en le cachant, la faute à la perspective, le long étirement de la chaîne des Puys. Avantage additionnel, les jours de ciel turquin tombe devant le balcon perché un rideau munificent avec des nuances d’ardoise comparables à celles qu’on rencontre en mer. Deux mésanges charbonnières familières battent l’air, elles posent les pattes sur le garde-corps, c’est leur dernière halte avant de disparaître pour quelques secondes dans le trou du nichoir, après quoi se poursuit le va-et-vient de brindilles scandé par les gazouillis des oisillons. Au sol, mon fidèle Panxeta (« bedon » en catalan), un gnome au destin de sieste comme en attestent ses yeux clos, voit tout, j’en suis certain, sent tout, j’en suis convaincu, les mains croisées sur le « pansou » (« bedon » en occitan). Il clame en même temps sa paresse et sa distance. Face à l’abus de bouddhas dans l’Occident transi, il est le Songeur en état de veille et en volonté d’être un exemple à suivre. Aux vêpres d’un 31 décembre, je l’avais aperçu dans la vitrine d’une boutique de Montblanc, en Catalogne, sur le point de fermer. Quelques minutes plus tard, il m’accompagnait, à une place de passager. Une fois retournés en France, il connaîtrait l’histoire de sa race si singulière, racontée dans Le Livre des gnomes glissé dans la zone de ma bibliothèque où nichent les ouvrages les plus gracieux, parmi lesquels Winnie l’ourson dans sa réédition fidèle à l’original, une aubaine.
J’ai conservé, ancrée en moi, une séquence de Ceux qui m'aiment prendront le train, le film de Patrice Chéreau, tournée dans le vaste cimetière de Limoges. Je revois une densité folle d’allées rectilignes. La prise de vue propage une force lourde. Cette image a pu peser inconsciemment dans mon choix du surplomb chamaliérois. Je pourrais ainsi toiser un échiquier ressemblant, sans ébarbures sauf les festons de mousse au pied des rectangles des trépassés. Il m’est rappelé par la mémoire mes penchants pour l’oblique, pour le différencié. Et alors ? Pour une fois, de l’alignement, mais dévié par les lèvres de femmes matinales parlant à leur mort. Au décès de l’écrivain valaisan Georges Borgeaud, Marion Van Renterghem avait raconté dans Le Monde (8 décembre 1998) comment ce dernier, de la fenêtre parisienne de son petit appartement de la rue Froidevaux, face au cimetière Montparnasse, passait son temps à observer les allées et venues autour des tombes, « tout prêt à railler le fantôme de telle grande figure des lettres françaises. » Aucune célébrité n’est signalée à la verticale de ma baie. Je ne risque pas d’être emporté par une éloquence impossible à contenir, comme devant la tombe de Jules Vallès dans le repaire des Illustres couchés du Père-Lachaise. Est gravé sur la pierre : « Ce qu’ils appellent mon talent n’est fait que de ma conviction. » En rafale sous mon chapeau, s’étaient projetés la Commune, Le Cri du peuple, les deux Vallès fusillés par méprise… Lors de mon unique promenade dans « mon » cimetière austère, j’ai rencontré sous son manteau de pierre André Fel, le géographe, homme bon, puits de science, que j’avais convaincu de venir rejoindre l’équipe de Massif central, l’esprit des hautes terres, publié chez Autrement au siècle dernier. J’y pense. Qu’on n’oublie pas d’écrire « Ci-gît un être vivant » sur ma tombe de la plaine corrézienne ! Certes, avec ses senteurs de frontière, le cimetière blanc de Port-bou la méditerranéenne conviendrait mieux à mon entre-deux estafilant. Longtemps, j’avais penché pour le titre des mémoires de Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu, mais calquer incommode, et puis un peu crâneur, non ? Tandis que le « Ci-gît… » a quelque chose d’impertinent, mais en même temps le côté exalté du vocabulaire… Je finis par ne plus savoir !
 
Le lundi 5 février 2018, devant le grillage de sécurité encerclant l’ancienne Belchite dévastée, restée en l’état depuis quatre-vingts ans, symbole parmi les symboles de la Guerre d’Espagne, j’arrachai une pierre dans un monticule surmonté d’une croix, hommage anonyme assemblé à la diable. Le silence circulait sur une autre tonalité que sur les ruines de Corbera d’Èbre et d’Oradour-sur-Glane. Les monceaux de décombres semblaient avoir été retournés maintes fois. Les déluges de feu avaient abandonné un hachis disproportionné de grumeaux ocres sous les murs pantelants. Le clocher resté debout était gardé ce jour-là par un ciel monochrome, comme amnésique. Peut-être la volonté de s’évincer des lourdes ruines a-t-il poussé le cimetière à s’installer à cinq bons kilomètres. De terrifiantes sépultures innommées l’occupent sur une étendue mi-fangeuse de terre glabre et marronnasse. Chacune est désignée par une tige de fer, courte, insolite, d’où pend parfois une rose rouge racornie qui bientôt ne sera plus rien ! Nous n’avions qu’un seul mot dans la bouche : insoutenable. Hébétés, surchargés, nous avions capitulé et refermé le portail du cimetière égaré dans la lande aragonaise. Notre départ ressemblait à une fuite. Dans ses mémoires, papa écrit simplement sur Belchite : « Les balles sifflaient aux oreilles. » Boiser de mots la mort en sursis devait lui paraître superflu.  

Que vient faire Jean-Pierre Delacroix dans ce récit ? Je n’ai pas de réponse, sauf à revenir sur un passage de Jean Cau dans Croquis de mémoire : « Et certains êtres n’entrent pas dans un lieu : ils y apparaissent. »  Le mot incliné était relatif à Mademoiselle Chanel. La goutte de mémoire qui était tombée sur moi le jour de la lecture visait les apparitions intemporelles de Françoise Fabian sous son chapeau capeline, chez Lipp, où je dégustais invariablement, soit l’inégalé petit fagot de haricots verts frais, encore sur la carte trente ans après !, soit le poireaux vinaigrette sans pareil, lui aussi encarté en 2020 ! J’étais assis là, certains soirs, tiède, à trois planètes de ma terre limousine dont Paris n’a que fiche, à cent mille lieues de mes origines sociales et sans vouloir spécialement revêtir l’habit du Croquant indiscret de Calet. J’étais « moi et mes circonstances », pour reprendre Ortega y Gasset. Jean-Pierre Delacroix m’était apparu le 13 octobre 1982 à La Rochelle. Il était venu pour le compte de Libération, moi pour celui du Monde, observer un curieux événement, « Les Six jours de La Rochelle », une course à pied dingue sur un tourniquet en ciment de 200 mètres, dont le vainqueur, Ramon Zabalo, CRS à Montauban, fut déclaré vainqueur avec au compteur 865 kilomètres, soit 4323 tours de piste. « Ils s’aiment les héros du tourniquet. Ils prennent par les épaules le copain à la dérive. « Nous sommes tous frères », leur tient lieu de discours dans le dernier quart d’heure sous les vivats de la foule. Zabalo, implacable vainqueur, roule à l’impériale au-dessus de tout ça, et sprinte comme un fou dans la ligne droite d’arrivée. Le public l’adore. À 21 heures et 2 minutes, il s’arrête près des 865 kilomètres. Il lève le drapeau bleu blanc rouge qu’on vient de lui tendre. (…) Zabalo t’es le plus beau, insiste lourdement le speaker. » Dans l’après-midi, nous nous étions échappés de ce spectacle en nous demandant s’il méritait ou non notre réprobation, si cette activité insensée ne ressemblait pas à une autopunition. Devant les vagues, nous aurions plus de facilités à parler et à nous découvrir. Je me souviens de notre curiosité commune pour entendre nos questions et nos réponses. Chacun était disposé à donner à l’autre des parts de lui-même. Le plus curieux de cette rencontre, c’est que jamais nous ne nous reverrions. Le son de la conversation longue, comme désireuse de sans fin, ne s’est pas affaibli. Il y a quelque chose comme un an, j’avais appris sa disparition. Certains êtres n’entrent pas dans votre vie : ils apparaissent




mercredi 23 décembre 2020

6.

« Les souvenirs nous observent » (Traströmer). Le mercredi 18 mars 2015, au Camp nou de Barcelone, à la 37’ minute du match Barça-Manchester City, Messi fit rouler le ballon entre les jambes de James Milner. S’il se trouve un ignorant dans la salle, qu’il retienne ceci : le geste rapporté est, dans le langage du football, un « petit pont ». Je me trouvais à dix mètres de la ligne de touche, assis à ma place d’abonné, au rang A, siège 14. Mon esprit établit alors un point de jonction avec une époque d’avant la fibre optique. Approchez, action !
Rentrés de vacances, nous reprenions possession de la pelouse du stade Le Clère comme des poulains détachés du poteau de patience. Sur l’herbe coupée de frais, nous faisions rouler entre nous les ballons neufs. Nous profitions des pauses pour ôter les brins humides du regain abandonné par la tondeuse et venus se coller aux bas (aujourd’hui, dans les vestiaires, je crois qu’on dit « chaussettes »). Je les descendais des genoux aux chevilles pour imiter Omar Sivori, fameux italo-argentin, premier Ballon d’Or de la Juventus de Turin. Mon esprit cotisait au narcissisme enfantin, au soleil montait cette adresse : « Je suis tout à toi ! » Les mollets nus luisaient d’huile camphrée comme dans les concours de muscles. Après une chute, j’abandonnais une joue au sol fertile, je m’attardais un peu, le temps d’inhaler l’âcreté de l’humus comme un animal truffier. 

Un cri avait fendu l’air. « Ho, le con ! » L’auteur était un jouvenceau qui se retrouvait contre son gré, penaud, le cul dans l’herbe sans que personne l’ait touché. En réalité, c’était un « Ho, le cooon ! » qui s’était fait entendre, car l’air fendu était celui de Brive-la-Gaillarde, ville où finit le Massif central et débute l’Aquitaine ; où surgit du dernier défilé de roches noires la rivière argentée, accueillie à grès ouvert et à clartés dehors par notre plaine native dont l’accent ralenti émet des « o » quasiment gascons. Il se nommait Bernard K., un costaud, arrière latéral, un gars comme nous tous de l’Étoile Sportive Briviste, aux couleurs jaune et bleu. « Le cooon ! », c’était moi, son copain, asticoteur des grands avec ma petite taille, poussé par mes affects pour la passe en retrait, convaincu que le poste d’ailier, en la circonstance le gauche, était propice au tournebouler l’adversaire devant ses buts, par temps sec comme dans la gadoue.
Excusez du peu, mais je venais d’asséner à Bernard un double « petit pont ». Nous avions quinze ans. J’ignorais le mot « orgasmique », mais au ventre le remuement conserve encore de sa dorure ! Sinon, je ne ferais pas en ce moment dans le sensuel. C’est que la jouissance déclenchée par la réussite d’un « petit pont » vous enlève la parole et vous introduit dans une étanchéité brève et extrême, et même secrète. Effectivement, le « petit pont » est un geste cinglant, réussi au détriment d’un mystifié, emporté à son corps défendant dans une chorégraphie pour lui contrariante. Je me souviens : quiconque se serait permis de commettre le même geste sur L., moustache de « bandolero » et bourrasques de méchant, aurait eu le tibia disloqué. Nous en avions peur. Cet arrière d’origine espagnole, qui semblait plus âgé que nous, était licencié dans un autre club de notre sous-préfecture, sur la rive opposée de la Corrèze. C’est vrai qu’on ne dit plus « arrière », mais « défenseur » !
La boule de cuir collée aux pieds, je m’étais avancé vers Bernard. D’une feinte, j’avais provoqué l’écartement de ses jambes. Il n’y avait plus qu’à glisser le ballon dans la trouée et à le récupérer de l’autre côté. Est-ce l’ivresse du retour au pré par ce printemps d’automne ? Est-ce le réflexe du matador qu’il y a peut-être eu dans ma généalogie ibère ? Il me prit d’« achever la bête », sans vouloir humilier, mais par pur réflexe de boute-en-train. Aussitôt qu’il s’était retourné, j’avais répété la manoeuvre dans l’autre sens, le renvoyant à l’étude de la chute des corps. Le « Oh, le cooon » du berné avait éperonné sa colonne, du séant jusqu’au cortex. Malgré l’affront, la bonne humeur avait maintenu le quart chez mon copain cheval d’orgueil et protecteur de notre défense.
C’est un joli nom, « petit pont » ! On entend monter Ainsi font, font, font… ! Le Catalan dit « túnel », l’Espagnol dit « caño » (« tube »). En revanche, l’Anglais dit « nutmeg » (« noix de muscade »). C’est joli, mais mystérieux ! De curiosité attrapé, j’allais vers Charley et Tom, deux amis écossais de mon quartier de Barcelone, les deux accrochés au Celtic de Glasgow comme bébé au biberon. Ils me renseigneraient. Le second, golfeur accompli, faisait mousser auprès de Stuart et d’Alessandro, au zinc du Mar Bella, son dernier swing sur l’Old Course de St. Andrews. Hasta luego, Tom ! Le premier, le Guardian dans la poche, une habitude, disséquait en face, au comptoir du Repúblic Café, dans un sabir anglo-catalano-castillan le pour et le contre des revendications régionales en compagnie d’un autre habitué, journaliste d’El Periódico. See you later, Charley !
Je m’en remis au savoir bonhomme de Jean-Michel Rouet alors détenteur de la chronique "This is England" dans L’Équipe. J’accueillis l’explication la plus probable, la relation notoire entre « noix » et « testicules ». Le principe du « petit pont » est bien de passer le ballon entre les jambes, n’est-il pas ? Bien sûr, Jean-Michel ! Foi de Corrézien de naissance, « Tu me casses les noix » est ce qu’on dit chez nous, à la gloire de la Marbot, variété abondante du côté de Meyssac ! Rouet poursuivit : « L’expression a été popularisée par le journaliste et écrivain Brian Glanville, la meilleure plume du foot anglais, dans l’un de ses romans des années 70. Il écrivait dans le Sunday Times à 84 ans ! Avant, les Anglais parlaient de « tunnel » eux aussi. » Mais enfin, Jean-Michel, la muscade dans tout ça ! Un appel en provenance de Joigny, sa niche, son Colisée, son biotope, interrompit le dialogue. Je pensai sans conviction à « passer muscade », à sa définition par Claude Duneton dans Le Bouquet des expressions imagées : « S’emploie pour souligner qu’une action s’est passée très vite, que quelque chose a été escamoté habilement. » Ces mots étaient opportuns mais éloignés de la vérité recherchée. J’arrêtai là l’enquête.
Dans les moments d’avenir et de nostalgie, ce monde frais comme un oeuf plein est une lecture d’étoiles. Dans la panière des fruits du foot gîte mon attrait pour sa gestuelle à côté de celle de tant d’autres sports et de danses. Ainsi, je me sais redevable à la 37ème minute de Barça-Manchester City du mercredi 18 mars 2015, lorsque ma pupille capta le « petit pont » de Messi sur Milner, portant en lui la merveilleuse facilité du retour des deux miens sur Bernard, deux gouttes de lumière sur la lettre latente, commencée ici, à l’enfant de quinze ans qui courait, sautait, osait un passement de jambe dans le monde englouti des rivières à poissons.



mercredi 16 décembre 2020

5.

Chers,
C’est avec regret que je vais en finir avec quelques-uns des bars dont j’ai poussé la porte.
Provenant d’une Corrèze de sable rehaussée du vert de ses collines, Brive-la-Gaillarde donc où mon Aube fut prononcée, le gris-noir de la pierre volcanique de Clermont-Ferrand m’avait électrocuté à mon arrivée le premier jour de 1970. Descendre la rue Pascal après 22 heures s’apparentait à une traversée de couloir maçonnique sans Lumière au bout. Ça n’a pas changé. Le gris-noir basaltique de la cité n’a jamais fait mystère de son ajustement à la culture du secret partout infiltrée, à cette époque-là beaucoup, aujourd’hui moins, après des dizaines d’années de monoculture du pneumatique Michelin.
Aux « Beaux-Arts », qui n’avait été atteint ni par la discrétion manufacturière ni par la tempérance, il n’y avait guère de jour sans que l’appariteur d’une institution voisine criât, par une monomanie bien curieuse, « Ici l’ombre ! », puis baissât une oreille vers un poste à galène imaginaire tout en imitant le fameux « Tou-dou-dout, tou-dou-dout » de Radio Londres en 40-45 ! La scène rendait vinaigre le coiffeur de la place, un garçon tape-à-l’oeil, habillé l’été à la turque, bijouté d’or jaune, propriétaire d’une magnifique décapotable Mercedes 230 SL boîte automatique, couleur crème. Il chuchotait benoîtement : « Ce monsieur est franchement pénible ! Il doit compter un gaulliste dans la famille ! »
Les enfants, le « ici l’ombre » de l’appariteur se référait au « Ici Londres, les Français parlent aux Français ! » émis par la BBC durant la Deuxième guerre mondiale, depuis la capitale britannique où se trouvait le général De Gaulle. Devant leur poste, les Français écoutaient les messages codés qui s’adressaient à la Résistance intérieure avant un parachutage d’armes ou de combattants : « Le coq chantera trois fois », « La girafe a un long cou », « Le manchot la serre dans ses bras » démontraient, parmi d’autres assortiments, une capacité inépuisable de clavetage poétique.
Au « Beaux-arts », à l’heure de l’apéritif, l’habitué ne commandait pas à Lucien une « momie »,  formule connue du Pastis dans un petit verre, mais un « égyptologue ». Le rapport est vite établi. La tournée en sus puisait dans le parler du tennis : « Balles neuves ! » La langue différenciait l’habitué du client de passage.
Pour accéder à la salle unique occupant une profondeur sans fenêtres, les corps devaient se glisser de profil dans le détroit formé par le mur d’un côté et par les tabourets du comptoir de l’autre. Les frôlements involontaires d’épaules, de hanches, de dos et de seins, se multipliaient. Les délicats « Pardon ! » amnistiaient les effleurements déterminés par la disposition du lieu.
On croisait des étudiants farceurs de l’École des Beaux-Arts, des architectes ténébreux, des publicitaires vertueux, des employés municipaux jaloux de rien ni de personne, des journalistes inégalement désabusés. Pour certains, il semblait presque indifférent de boire. Aux heures vides, on pouvait voir la même personne, seule à une table, vider ses pensées dans un verre. Aux heures pleines, arrivaient les pressés de répandre une nouvelle a priori exclusive.
Un employé de la Poste Centrale fit irruption un soir. Le contact s’établit aussitôt. Il se confia à notre cercle. Démangé par l’écriture, il s’essayait à un genre nouveau : le polar régionaliste. Il avait trouvé un titre qui lui paraissait devoir frapper l’imagination : Du plomb dans les tripoux. La voix d’un olibrius de notre camp s’éleva alors : « Le suivant, tu l’appelles Les révoltés du pounti. »

L’autre semaine, j’ai visité un ami dans sa dernière demeure, sous l’herbe drue d’un cimetière haut perché. Je ne tiens pas à attrister la compagnie, mais avec son souvenir je peux démontrer l’humanité des cafés. Il y a plus de trente ans, j’avais accueilli son âme nue au comptoir. Nous traversions une période pont, un entre-deux-âges instable. Jamais de ma vie je n’avais mieux écouté quelqu’un, alors que des chants irlandais provenaient de la salle du fond et que les appels à « balles neuves » redoublaient. Nous ne lâchions pas le zinc ; nous avançâmes heure après heure comme des matelots en équilibre bancal sur la planche flexible qui relie une embarcation à son quai. Nous éclusions un breuvage fort. Nous atteignîmes minuit à égalité de lucidité mi-précaire. Venus sur le tard nous rejoindre pour achever l’entreprise contre le désespoir devenue audible maintenant que les rangs s’étaient éclaircis, les endurcis, les éduqués du dernier verre développaient chacun une analyse audacieuse. Cher « Beaux-Arts » solidaire !

Quand le train me déposait à Aurillac pour un reportage puis, des années plus tard, pour une mission auprès de la Mairie, les étoiles paraissaient toujours esseulées. Mon intérêt toujours vif pour les sortilèges des sagas nordiques, se réveillait l’hiver, dans la Micheline de six heures, sous les cotonnades de neige dans la nuit de la vallée de Vic-sur-Cère. Sorti d’un sommeil chancelant, j’imaginais la course du ruban de nos wagons, le jaune aigre des ampoules blafardes des compartiments, lucioles que les gens devaient suivre depuis les fenêtres qui s’éclairaient. J’imaginais les rideaux écartés, l’ouvrier, l’employé, l’instituteur, la secrétaire de mairie, chacun sur le point de quitter la chaleur du foyer.
Afin d’augmenter les heures d’intervention sur une seule journée, je me rendais là-bas à l’aube. Autant le « Beaux-Arts » était du soir, autant « L’univers » était du matin. Il suffisait de traverser le boulevard devant la gare. Admis à la table de quelques employés du Tri postal, même table toujours, dos collés à la devanture, je connus le tripou cuit à l’eau-de-vie et au bouillon. Ma mémoire gustative conserve le déraidissement de la bouche provoqué par la déchirure légère de l’enveloppe de la panse de mouton. Juste après, les alarmes se déclenchent causées par la fragmentation puis la décantation des petites lamelles de tripes de veau, humectées par les arômes des quatre heures de cuisson. Comme j’avais dû évoquer devant ces nouveaux amis du Tri la paella de ma mère, apparut dans le clair-obscur d’une autre aurore, un fondamental du terroir, le chou farci de la grand’mère de l’un. La mastication fut radieuse sous l’ornement d’un quincy des basses collines de l’Yonne, terre du patron. Heureux matin.
Aux « Beaux-Arts » je reviens. Le bottier du coin, joues à rouflaquettes, racontait avoir inventé la semelle compensée. Un autre personnage baroque avait improvisé, avec déclaration liminaire imprimée sur tracts distribués en masse, le Congrès de l’Improbable, lequel n’eut jamais lieu par respect pour le concept déclaré.
Tous ces gens-là étaient l’honneur d’une fin d’époque, comptoirs à hauteur d’homme et murs sans télévision.


dimanche 13 décembre 2020

4.

Chers,
Comme promis, je donne suite à ma lettre précédente. Je vous ramène de mon boulevard de l’Hôpital au « Café de l’Industrie », mais par étapes…
En recréant le chemin depuis la station « Campo Formio », une nostalgie débonnaire s’immisce une fois que la station « Gare d’Austerlitz » est dépassée par la rame du métro. Je songe aux jours de pluie quand celle-ci frappe l’eau couleur mastic de la Seine. La fraîcheur du front contre la vitre rejoint celle de la rue Montaigne, mes cinq ans, les rangs de poireaux floutés par le brouillard de novembre dans le potager des voisins, derrière le trottoir d'en face. Le voyageur espère la secousse des wagons dans le grand virage en bout de viaduc, cinq secondes de fête foraine.
À « Quai de la Râpée » est épinglée une histoire lointaine et acide comme le fer en train de nous porter, une histoire de conscience bousculée avec entrée de gladiateur dans l’arène de l’Institut médico-légal, tout à côté. Je me souviens de la force qui m’accompagnait en accompagnant Djamel ; de mon affichage de notabilité, costume gris, chemise blanche, cravate italienne, chaussures lustrées. «  Tu ne dis pas un mot Djamel, tu me laisses parler. » Je me portai garant de ce jeune homme marocain dont le père, trente-huit années chez Simca, était gravement malade et seul. Pourquoi un médecin de la morgue pouvait contribuer à l’obtention d’une carte de séjour ? Un trou de mémoire m’enlève la réponse. Probablement une affaire de connaissances, une relation relais. En revanche, je sais que nous provenions, plutôt tendus, des locaux de la Préfecture de Police, dans l’Île de la Cité aux couloirs décourageants. Ah !, ce que fut la seconde blême, puis la seconde de boussole prise de vertige !, quand, mettant à profit la sortie temporaire du fonctionnaire de son bureau, j’avais ouvert dans un réflexe sec le dossier entr’ouvert sous mon nez, et lu : «  Djamel…, expulsion en suspens. »… Ce que fut la seconde suivante ? Une seconde homme de marbre, avec rétablissement fulgurant du corps et de l’esprit afin de chevaucher à cru la demande auprès du fonctionnaire à son retour, l'écouter, enfouir la révolte pour lui répondre au mieux.
Le jour où Djamel sortit indemne du dédale administratif avec un papier joyeux dans les mains, il m’apporta une modeste bouteille qui avait dû avoir son prix pour lui. Il doubla le cadeau d’un rayonnement pudique soutenu par les deux yeux. À cinquante ans, au milieu des batailles, on répond accolade. La petite larme surgit plus facilement sur le tard. Récemment, Madame F., fonctionnaire aux Archives départementales de la Corrèze, m’a fait parvenir les cartes de séjour de mon père Joan (AA 93485) et de ma mère Rosa (AP 50524), les deux portant « taxe Nansen acquittée pour dix ans », la première en date du 2 juin 1950, la deuxième en date du 18 juillet 1951. Djamel est aujourd’hui à Agadir, marié, entre-temps son père est mort ; il a laissé un numéro de téléphone sur le répondeur : 00 212 07 77 .. .. .. 




Je me souviens aussi que ç’avait été la journée des tensions. Bob, un ancien consultant de ma boîte, singulier de mise, chemise Lacoste et noeud papillon, était décédé d’une crise cardiaque sur le trottoir, devant La Coupole, tout près de chez lui, boulevard Raspail. Il venait d’acheter une maisonnette dans une île bretonne. À une réunion de lundi, nous lui avions su gré de son invitation pour un week-end. J’avais répliqué : « À Bob les emprunts, à nous les embruns ! » Et toc !
« Quai de la Râpée », tournant la face vers le Port de l’Arsenal, je sais Fabrice sur sa petite péniche au nom formidable, L’impensé, les violons entre ses mains de luthier, Amati, le chat mélomane. Vingt-trois années d’amitié, j’ai l’âge de son père, des conversations fécondes, des mots en renouvellement constant, un film de télévision pour lui, Des racines et des notes, en retour une valse, La valse à Llibert, du charbon pour alimenter le feu sous le chaudron…  

En haut l’archet de La Bastille
En bas le quai, Paris s’endort
Tout le dehors est dans la brume
Et lui dedans sur les portées.
C’est Amati, le chat-luthier
Le farfadet de l’Impensé.
 

Enfin !, « Le café de l’Industrie » se rapproche. Il n’est qu’à remonter l’escalier du port, ouvrir et refermer le portail, traverser la Place de La Bastille, remonter la rue de La Roquette, la rue Saint-Sabin, pour retrouver, selon l’heure, le composant d’un double confort : l’un propice à la lecture du Parisien devant la tasse de café de dix heures, l’autre propice à une fusion roborative avec les harengs pommes tièdes du menu de midi quand ce n’est pas avec la saucisse purée. L’on peut se glisser dans des recoins au nom des promesses bachelardiennes « d’immensité intime ». Cajolé par une lampe branchée continûment, on se décale de l’entour pour s’enrouler autour de soi, à la fin on revient au monde. Traîne le joli assemblage de Saint-John Perse, « l’oubli des lampes en plein jour », et l’on sort, hésitant sur la rue à prendre dans l'étroit carrefour.
À une autre époque, j’avais jeté l’ancre dans la mer du « Beaux-arts », à Clermont-Ferrand. Dans la prochaine lettre…

12.

Des deux pommiers proches du lavoir aucun qui ne portât des fruits rebondis. Devant la sensualité inerte propagée, je les convoitai. Les deu...